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Articles mensuels (français et anglais) sur le thème "Pour penser autrement l'économie"

No. 1 - janvier 2006

Refusons la tyrannie du marché

ANGUS SIBLEY

La France est exceptionnelle; un pays de solidarité où le producteur pèse autant que le consommateur, l'employé autant que le client.
The Economist (Londres) 2 février 2002

Pour réellement satisfaire les néo-libéraux…il faudrait admettre que le marché domine la démocratie, que la liberté individuelle est absolument supérieure aux nécessités sociales.
Vincent Valentin, Les conceptions néo-libérales du droit (Economica, Paris 2002), p 369

Telle que les choses sont engagés....va se poursuivre...une forte augmentation des inégalités internes aux pays riches....qui polarisera leurs sociétés entre un groupe de "compétitifs" et une large masse de "protégés".
Pierre-Noël Giraud, Les inégalités du monde (Gallimard, Paris 1996), p 21

Parcourons brièvement quelques points de repère du terrain à explorer pendant les mois à venir.

Le mépris libéral du travailleur

La citation ci-dessus de L'Economiste, hebdomadaire britannique ultra-libéral, s'encadre dans une critique virulente de la culture économique française. Pour ce journal, la solidarité qu'il dénonce est absurde. Car selon la théorie libérale, le consommateur doit être roi absolu, le capitaliste et le travailleur n'existant que pour lui faire plaisir. En pratique, bien entendu, c'est souvent le capitaliste plutôt que le consommateur qui trône. Mais le producteur, soit le travailleur, l'artisan, le professionnel, même le cadre à moins qu'il ne soit du premier échelon, prend toujours le troisième et dernier rang. Au profit des consommateurs et des capitalistes, il doit être serré par le rouleau-compresseur de la concurrence illimitée.

Il n'est pas surprenant, donc, que partout dans le monde où se sont enracinés les principes néo-libéraux, la situation des travailleurs et autres producteurs s'est dégradée.

Pourtant, bien que nous sommes tous des consommateurs, normalement nous passons tous une grande partie de notre vie en produisant. Même quand nous ne sont pas au travail, comme enfants nous dépendons des parents travaillants; comme retraités (ou chômeurs) nous vivons des cotisations basés sur les revenus des travailleurs. Nous sommes tous donc dans le camp des producteurs autant que dans celui des consommateurs. Une politique qui vise à dorloter les consommateurs en saignant les producteurs n'a pas de sens.

L'adoration de la concurrence

Selon l'économiste ultralibérale Pascal Salin (1), la concurrence est toujours bonne. C'est là une doctrine de base du néo-libéralisme. Or il serait faux de prétendre que la concurrence n'est pas bonne. Elle est même nécessaire pour la santé de l'économie. Pourtant, comme la plupart des bonnes choses, c'est à consommer avec modération. En excès, elle est nuisible. C'est normal, n'est ce pas?

Mais les libéraux ne sont pas d'accord. Ils prônent toujours le maximum de la concurrence. Ils s'agacent de tout signe de modération. Sous leur influence, la loi a fini par considérer comme délictueuse toute entrave à la concurrence. Sous la concurrence illimitée, la baisse des prix impose la pression maximale sur les coûts de production, ce qui entraîne la dégradation de l'emploi, des revenus et conditions de travail des producteurs, et souvent de la qualité des produits. D'ailleurs, sans limitation de la concurrence, les entreprises les plus puissantes, les plus agressives et les plus voraces l'emportent sur les autres. En fin de compte, trop de concurrence nous laisse trop peu de compétiteurs.

La passion libérale pour la concurrence ne se borne pas aux prix. Il s'étend à la concurrence fiscale et réglementaire entre états. Ainsi, les états du monde sont censés se concurrencer les uns les autres pour afficher les moindres taux fiscaux et les réglementations les plus légères. Le grand but des libéraux est évident: c'est de minimiser partout les niveaux des impôts et des réglementations. On appelle ça la liberté. C'est une espèce de liberté, si vous voulez, mais une espèce qui détruit l'égalité, la qualité, la stabilité, la solidarité, et notamment le niveau des services publics. On pourrait meme la qualifier d'anarchie.

L'allure du changement

Le mariage de la concurrence désentravée avec la technologie électronique est formidablement fécond en changement. Le développement des ordinateurs et de l'internet est dopé par la hyperconcurrence de la Silicon Valley; en revanche, cette technologie aiguise la concurrence en facilitant la création de nouveaux produits et leur distribution globale sous conditions de competitivité maximale. Voilà un processus circulaire générateur d'accélération continuelle.

La libéralisation des marchés impose donc une allure de changement toujours plus rapide. C'est un paradoxe, voire un mensonge, que les adeptes de cette politique s'avèrent "conservateurs". En réalité, comme observe Gary Wills (2) dans "Reagan's America"¸ il n'y a rien de moins conservateur que le capitalisme, qui se démange tellement pour le nouveau. Il veut dire, bien entendu, le capitalisme ultralibéral; il en existe, au grand dam des libéraux, des variantes plus stables.

Or le changement trop rapide n'est guère populaire. Il peut produire des réactions publiques désagréables, sinon désastreuses. La poussée des variantes fondamentalistes et extrémistes des religions s'explique en partie par la volonté d'échapper de l'instabilité en intégrant des traditions antiques et immuables. La résurgence des nationalismes, trop souvent violentes, se réfère à un désir de reprendre la maîtrise locale des économies, de se libérer de la domination impersonnelle et inhumaine du marché global déréglementé.

L'impuissance de la société face au marché

Selon le dogme libéral, il faut accepter que la dictature du marché soit incontournable. En acceptant cela, la société perd très largement son droit de déterminer sa propre destiné. Des objectifs collectifs, telles la construction d'une économie équilibrée ou la suppression des inégalités exorbitantes, deviennent inadmissibles. La communauté perd d'ailleurs le droit de se défendre contre des développements défavorables dans les marchés domestiques ou globaux.

Cette doctrine fournit une belle excuse pour les gouvernements qui n'arrivent pas à maîtriser leurs problèmes économiques. Ils peuvent trop facilement repousser leurs échecs sur les évolutions inéluctables des marchés. Les mauvais employeurs peuvent également raisonner que leurs délinquances sont imposés par les exigences du marché. Mais enfin les électeurs deviennent las de telles excuses. Ils commencent à se demander s'il n'existe pas de moyens de contrarier les effets fâcheux des marchés. C'est un processus vivifiant qui commence désormais à se manifester.

La menace à la démocratie et à la justice sociale

Les libéraux, obsédés par les abus communistes et fascistes du pouvoir étatique, prônent l'exaltation du marché au détriment de l'Etat. Mais cela entraînerait un rétrécissement radical de l'enceinte des décisions soumises au pouvoir élu démocratique. Les citoyens en tant qu'électeurs perdraient ainsi une grande partie de leur influence, avec la conséquence probable que l'abstention électorale grandirait.

Cela n'inquièterait point les libéraux, qui méprisent l'Etat, étant imbus de cette haine anti-institutionnelle qui, au vingtième siècle, a tenu lieu de vertu intellectuelle (3). Car ils raisonnent, avec l'économiste autrichien Ludwig von Mises (4), que le capitalisme est une démocratie où chaque centime représente un bulletin de vote. Donc la société néo-libérale ne se dirigerait guère par le principe d'un vote par personne; elle se fierait plutôt à celui d'un vote par euro. Elle deviendrait ainsi une société qui satisferait de plus en plus aux demandes des plus riches, de moins en moins aux besoins des plus démunis.

Les néo-libéraux rejettent d'ailleurs toute redistribution fiscale, cela étant une espèce de dirigisme et une ingérence dans le fonctionnement du marché. Ils écartent la conception même de la justice sociale (5), en prétendant que les conséquences du libre-échange ne peuvent être injustes.

Ces dégâts ne sont pas inévitables

Hypnotisés pendant des décennies par le discours insistant des libéraux, les gouvernements du monde commence à réagir contre l'impuissance que voudrait leur imposer les idéologues du libéralisme.

Pendant le dernier quart du vingtième siècle, le virus de l'obsession libre-échangiste a infecté le monde entier, avec maintes conséquences pénibles. Mais cette maladie n'est point incurable. Aujourd'hui, un peu partout, la guérison commence avec le retour, à petits pas, des politiques économiques plus sensées et plus équilibrées. On se souvient que les besoins des producteurs valent en effet autant que ceux des consommateurs; que la liberté totale des échanges ne nous livre pas forcément les meilleurs résultats; que le marché devrait être notre bon serviteur plutôt que notre maître tyrannique.

Même les Américains, grands prêcheurs (mais pas toujours pratiquants) de la religion libérale, rechignent à tolérer les importations illimitées des textiles chinois. L'UNESCO vient d'adopter une convention qui reconnaît le droit d'un pays de refuser l'ouverture de son marché audiovisuel et cinématographique. Les systèmes commerce équitable, qui visent à stabiliser à des niveaux équitables les prix de vente des petits producteurs, sont en pleine croissance pour le café, les bananes et autres denrées.

L'obsession libre-échangiste est un revers grave et douloureux dans le progrès lent, difficile, trébuchant de l'humanité vers la création des sociétés et des économies saines, justes et vraiment civilisées. Des théories perverses nous ont incité à défaire plusieurs de nos avances difficilement gagnées à travers les deux siècles révolus. Il faut que nous nous replacions sur les rails pour résumer notre grand voyage vers un futur meilleur.

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Références

1 Pascal Salin, Le Figaro, 16 mars 2005

2 Gary Wills, Reagan's America: Innocents at Home (Doubleday, New York 1987), page 381

3 Bruno Latour, Le Seuil, mars 2002

4 Ludwig von Mises, Le Socialisme, un analyse économique et sociologique (1931)

5 Friedrich von Hayek a écrit, dans Le Droit, la Législation et la Liberté (1976, volume II p. 97): je suis arrivé à croire vivement que le service le plus grand que je puisse faire à mes semblables serait d'en faire les orateurs et les écrivains profondément honteux de utiliser le terme justice sociale.